Saga de l’été: Le Disparu de Cavaillon, Épisode 1

Episode 1: Roger

Il est 14h00. C’est un mardi de juillet comme un autre à Cavaillon. Sur la place du Clos, les voitures sont nombreuses mais rares sont les promeneurs qui osent s’aventurer dans cette chaleur écrasante. Le bitume se ramollit et les platanes peinent à contenir ce soleil pourtant adulé des habitants de la région. Quelques clients sirotent tout de même au bar de la Chance, tandis que l’on voit s’affairer devant le bureau de Poste les quelques « professionnels » qui ont le malheur de ne pas être en vacances et qui languissent dix-sept heures trente. Lorsque l’on voit quelqu’un rentrer dans sa voiture, c’est toujours la même douleur qui se lit sur les visages : endurer ce sauna que la climatisation ne viendra rafraîchir que dans quelques longues minutes. Les oiseaux ne chantent plus depuis l’aurore et sont comme tous, à l’abri. Les touristes aussi sont au frais : à la piscine, dans leurs gîtes ou bien à la mer directement. Cette place du Clos qui chaque lundi matin se remplit de centaines de badauds venus faire leur marché semble bien silencieuse lors des après-midi chaudes l’été.

Roger vient de terminer une courte sieste qui a débuté devant ce journal de la première chaîne. « Qu’il est mauvais ce remplaçant de Pernaut. Vivement la fin du mois d’août que Pernaut revienne. Pernaut, il sait parler vrai, il sait parler de nos régions, de la vie réelle des gens loin des centre-villes. » Roger n’a pas de climatisation. On lui a dit que c’était mauvais et que ça provoquait des angines. Et puis de toute manière, ça coûte cher ces choses-là. Avec l’installation, il lui faudrait dépenser au moins six-cents euros. C’est presqu’un mois de sa petite retraite. Roger vit dans l’un des logements sociaux de la ville. Ce n’est pas du grand luxe mais au moins il a un toit. Sans cette climatisation, il fait au moins 28 degrés dans son appartement. Roger décide de sortir pour aller faire son parcours de santé sur la colline Saint-Jacques. Et tant pis pour la chaleur : une grande bouteille d’eau et un béret feront l’affaire. Il sort sur ce cours Carnot où les voitures s’aventurent peu et se dirige vers la place du Clos. La chaleur est pesante mais son médecin lui a dit de boire et de faire des exercices de santé en extérieur. Roger hésite alors un instant. C’est au bar de la Chance que les quelques Cavaillonnais se trouvent à cet instant. Il irait bien les rejoindre mais se donne un coup de fouet pour se dire d’y aller. Les premières marches de l’escalier menant en haut de la Colline Saint-Jacques semblent brûlantes comme de la braise, une nouvelle étape à franchir. Déjà une première gorgée d’eau pour Roger, et il commence son périple jusqu’à l’Ermitage de Saint-Jacques. Cette montée « César de Bus » n’est pas difficile en soi. C’est un itinéraire où se mêlent familles le dimanche, joggeurs, ou adolescents et jeunes adultes désireux de vouloir fumer un peu de marijuana à l’abri des regards. Mais aujourd’hui, Roger est seul : courir sous ce soleil de plomb serait suicidaire, les familles sont en vacances ou ailleurs et ce n’est que le soir que les petits fumeurs viennent s’adonner à leur acte délictueux. Ce que Roger aime dans ce parcours, c’est qu’il lui permet de se vider l’esprit ou plutôt de se le remplir avec des souvenirs plus ou moins agréables. Le téléphone que lui a offert sa fille est resté à la maison. Il ne veut pas être dérangé dans ces moments-là. Il repense à son enfance passée à Cavaillon, à son père conducteur de camions et à ce Marché d’Intérêt National (le « MIN ») où trouver un emploi ne prenait pas plus de 24 heures à l’époque. Après quelques dizaines de marches, il commence à apercevoir tous ces lieux où il ne se rend qu’à de très rares occasions. Le MIN à l’extérieur de la ville semble isolé et défraîchi. Il est vrai que l’activité y a considérablement diminué, en particulier depuis l’ouverture du marché européen agricole et d’une concurrence accrue venue des terres ibériques. Ensuite, le centre commercial Auchan qu’il a vu construire. Enfin pas sous ce nom-là. Il y a eu Rond Point Cop, Mont Lord et Mammouth. C’était révolutionnaire à l’époque. Pouvoir tout acheter au même endroit sans avoir à parcourir dix commerçants. Son père n’aimait pas trop ça. « Un jour, tout le monde ira faire ses courses là-bas et ta mère en centre-ville n’aura plus de clients ». Sa maman tenait une petite quincaillerie/droguerie près du cours Gambetta et ne se souciait pas trop de cette concurrence. « Moi j’ai le savoir-faire. Mes clients me connaissent. Ils n’iront pas aussi loin pour acheter des clous, de la colle ou de l’anti-moustiques. ». Las. Roger avait vu le centre-commercial devenir plus puissant. Ses parents tous deux disparus n’auront pas eu à connaître cette peine, et son père encore dire à sa mère qu’il avait raison « comme d’habitude ». Roger tire la langue comme le chien de son enfance Tino. Il hésite une nouvelle fois à faire demi-tour et à redescendre les quelques dizaines de marche qui lui permettront de regagner la place du Clos. Toujours pas un seul nuage à l’horizon. Oh il y a bien eu cette pluie au mois de juin ; mais une pluie trop intense pour pénétrer les sols. Les paysans se plaignent de la sécheresse et du bas niveau des nappes phréatiques. Il tourne la tête et voit l’Ermitage de Saint-Jacques encore un peu haut. C’est le moment de continuer. Et d’une traite s’il-vous-plaît. Quinze minutes plus tard, Roger est au sommet de la colline Saint-Jacques. Il ne se lasse jamais de cette vue panoramique à presque 270 degrés. Les Alpilles d’un côté avec la Durance au premier plan, Cavaillon et le Luberon de l’autre côté, et la cité du Docteur Ayme à l’extrême gauche de ce paysage fabuleux. Un léger petit air vient lui chatouiller les narines mais Roger n’en peut plus et finit la dernière gorgée de sa bouteille d’eau qu’il s’empresse d’aller remplir au robinet à quelques dizaines de mètres de là, derrière l’Ermitage. Mais alors qu’il passe devant la grille habituellement fermée, Roger se rend compte que celle-ci est restée ouverte. S’agit-il d’un oubli des agents d’entretien ou bien du prêtre venu exceptionnellement ? Roger, dans sa curiosité quasi-maladive, pousse la grille et entre dans le jardin de l’Ermitage.

Mercredi, 9h00. Nadia est déjà à sa 12ème visite de la journée. Elle commence plus tôt l’été, ce qui convient parfaitement à sa patientèle, de toute manière levée aux aurores. De tests de glycémie en pansements, Nadia n’arrête pas. Elle sait qu’à la mi-journée elle doit avoir terminé sa vingtaine de visites du matin. Après avoir rendu à Eléonore, une dame de 92 ans très accueillante, Nadia se rend chez Roger. 9672. Elle connaît le code de la porte d’entrée par cœur car cela fait maintenant une année qu’elle se rend chez Roger quotidiennement pour la mesure de sa tension après le petit incident de l’année dernière. L’ascenseur ne fonctionne pas. Nadia prend l’escalier pour se rendre au deuxième étage. La sonnette retentit mais personne ne répond. « Il a encore dû se rendormir » pense-t-elle. Nadia frappe à la porte mais toujours aucun signe. Elle saisit son téléphone portable et appelle le téléphone fixe de Roger. Ça sonne et elle entend en effet le bruit du téléphone derrière la porte désespérément fermée. « Il a dû sortir. Qu’il est gonflé. Il aurait pu me prévenir ! ». Nadia raccroche et compose désormais le numéro de téléphone portable de Roger. Le moment est plus critique. Nadia entend derrière la porte la sonnerie si particulière de ce téléphone portable. Paniquée, elle pense au pire maintenant. Si Roger était sorti, il aurait pris son téléphone portable. Nadia applique malheureusement une procédure bien connue dans son métier et appelle la police nationale pour venir faire ouvrir la porte de Roger.

Jean-Claude Bertau

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